Extrait de l’entretien « Enquête sur l’avenir du mouvement national » entre Pierre Sidos et Jérôme Bourbon, paru dans le n°2831 de « Rivarol », du 2 novembre 2007; et dans le n°705 des « Écrits de Paris », de janvier 2008 :

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Jérôme BOURBON : Pierre Sidos, vous êtes un vétéran du combat nationaliste : membre de la jeunesse franciste (1942- 1944), interné au Struthof alors que votre père a été fusillé pour avoir été haut fonctionnaire de l’Etat français, vous avez connu sept ans de captivité politique et de clandestinité ayant été victime des deux épurations gaullistes de 1944-1946 et de 1962. Fondateur et animateur du mouvement Jeune Nation (1949- 1958) dissous par la IVe République et du journal éponyme, puis du Parti nationaliste (1959) dissous par De Gaulle, après avoir activement participé au combat pour  l’Algérie française, vous avez également porté sur les fonds baptismaux le mouvement Occident en 1964 avant de vous démarquer des dérives activistes de la bande à Madelin, puis vous fondez le journal Le Soleil en 1966 et en 1968 le mouvement l’Œuvre française que vous dirigez depuis lors.

En quoi les conditions de l’action politique ont-elles changé depuis un demi-siècle ? En quoi sont-elles aujourd’hui rendues plus difficiles ?

Pierre SIDOS : La société s’est davantage transformée ces cinquante dernières années qu’au cours des siècles précédents. Les structures sur lesquelles s’appuyaient les mouvements nationaux et nationalistes ont été minées de l’intérieur et ont subi des dommages considérables. C’est vrai de l’armée, de la famille, des corps intermédiaires, de l’Église. A l’Œuvre française, nous avons beaucoup recruté dans le vivier des préparations militaires ; nous encouragions les jeunes gens à faire carrière dans l’armée. Or, Chirac en 1996 a supprimé le service national. De plus, s’il reste encore aujourd’hui dans l’armée française des personnes de valeur, beaucoup de militaires ne sont plus nationalistes et les allogènes sont en nombre grandissant dans les différentes unités. On compte ainsi jusqu’à un tiers de Nord-Africains et de Subsahariens dans certaines unités parachutistes ! Par ailleurs, nous vivons l’époque d’une crise de l’engagement sous toutes ses formes. C’est vrai du mariage qui est en chute libre tandis que progressent les unions précaires, voire contre nature. C’est vrai de l’engagement religieux et à cet égard l’on ne dira jamais assez le mal qu’a fait et que continue à faire Vatican II. C’est vrai enfin de l’engagement politique. Les Français sont de plus en plus dépolitisés et ne s’intéressent un peu à la chose publique qu’au moment de l’élection présidentielle. Les médias s’étaient félicités du regain de civisme lors des deux tours de la présidentielle. Comme d’habitude ils avaient parlé trop vite puisque les législatives de juin ont connu le taux d’abstention le plus élevé de toute l’histoire de la République pour l’élection renouvelant les députés ! De plus, tout est fait pour décourager le militantisme. Sauf à risquer des amendes prohibitives, il est devenu quasiment impossible de réaliser des collages dans les villes et le tractage est rendu difficile par la présence de nervis et autres perturbateurs. Il est malaisé aussi de trouver des salles de réunion, non seulement à cause du coût souvent exorbitant mais aussi parce que l’on s’expose à des refus, soit par désaccord idéologique, soit par crainte des loueurs d’être catalogué à l’extrême droite, toutes choses qui étaient inimaginables il y a encore trente ans. Quant à la participation aux élections, outre qu’elle nécessite des sommes considérables, elle est généralement source de désillusions et montre rapidement ses limites comme on l’a encore vu au printemps dernier. Par ailleurs, la police de la pensée se renforce chaque jour et le vote de lois liberticides, Pleven (1972), Gayssot (1990), Lellouche (2003), Perben (2004), expose les militants nationalistes à des poursuites judiciaires dès qu’ils s’expriment sur des sujets tabous. Nous ne pourrions plus aujourd’hui rééditer certaines affiches ou reprendre certains slogans de l’Œuvre sans risquer aussitôt la comparution en correctionnelle ! Notre dernier handicap, et non le moindre, c’est que nous n’avons pas d’accès aux grands média. Et dans la mesure où les gens lisent de moins en moins, où la capacité d’analyse et de réflexion est en perte de vitesse, et où nous n’avons pour ainsi dire aucun relais dans le monde de l’édition, de l’université, des syndicats, la situation est compliquée. Nous vivons vraiment l’époque des catacombes du nationalisme.

J.B. : Quelle est sa spécificité de l’Œuvre française par rapport aux autres groupements nationaux ?

P.S. : l’Œuvre française se présente comme une institution, ayant comme objectif l’enseignement de l’histoire, la promotion du patriotisme et la défense de la langue, en vue du recouvrement par les Français d’un Etat national de nouveau indépendant vis-à-vis de l’extérieur et impartial à l’intérieur. Son nom est la traduction même de l’expression « opus francigenum » attribuée au Moyen Age à l’art des bâtisseurs de cathédrales. Son emblème est le soleil, représenté par une croix celtique stylisée. Grâce à la réalisation acquise en son sein, depuis près de quarante ans, d’une triple unité de doctrine, de direction, de méthode, elle offre la garantie d’une construction stable, destinée à durer. Dans la pratique l’adhésion implique l’obligation de vouloir s’accorder sur l’essentiel dans le présent, dans le passé et dans l’avenir. Ce qui sur le plan théorique comporte l’acceptation préalable d’être politiquement très national, physiquement européen, spirituellement chrétien, intellectuellement rivarolien, électoralement frontiste. Pour parvenir à une cohésion doctrinale optimum, il est recommandé à chacun de prendre connaissance des  principaux écrits provenant d’Alexis Carrel (L’Homme cet inconnu), de Jacques Ploncard d’Assac (Doctrines du nationalisme), d’Henry Coston (Les Financiers qui mènent le monde), de Maurice Bardèche (Sparte et les Sudistes) qui sont les quatre « évangélistes » de la nouvelle alliance nationaliste, dont le précurseur est Maurice Barrès. Ajoutons que dans notre mouvement, personne n’a de titre ou de prébende. Un militant n’est pas là pour revendiquer mais pour servir. La seule exigence est d’être exemplaire. On ne peut attirer à soi que si l’on est fidèle à ses idées, désintéressé, tenace, loyal et que l’on ne varie pas en fonction des modes ou des résultats électoraux. Pour nous la France de Jeanne d’Arc et de Saint Louis est inséparable du christianisme, c’est pourquoi il nous paraît impossible de se dire nationaliste et d’être en même temps de ceux que Jean-Marie Le Pen moquait comme « adorateurs de la lune ». En outre, nous refusons l’utopie européiste, moyen de détruire notre nation et de hâter le mondialisme. Aux gens de notre camp qui ont défendu depuis la fin de la guerre la construction européenne de Monnet, j’ai toujours rétorqué, sans forcément les convaincre, que cette Europe était faite contre nous et qu’il était coupable de lui apporter notre collaboration.

J.B. : Quel est votre jugement sur trente-cinq ans de Front national, votre combat ayant été parallèle à celui de Jean-Marie Le Pen ?
P.S. : J’ai beaucoup de considération pour Jean-Marie Le Pen, pour sa ténacité, son bon sens, son courage. Même si nous n’avons pas toujours été d’accord (notamment sur le soutien à De Gaulle en 1958 et à Israël en 1967), il était certainement le seul de notre mouvance à pouvoir accomplir ce qu’il a accompli. Et ceux qui aujourd’hui ne lui trouvent que des défauts sont souvent ceux qui l’encensaient lorsque tout allait bien. De même convient-il d’être prudent lorsque l’on parle de l’après-Le Pen. L’homme a de la ressource ! Le Front national a permis de donner une expression politique de grande ampleur au sentiment national et aux idées nationales, ce qui a été une excellente chose. De même, sur le plan géopolitique, Le Pen a bien tenu le cap, que ce soit lors des deux guerres d’Irak ou lors de l’expédition punitive contre la Serbie. Et sur la Seconde Guerre mondiale il a su, à de nombreuses reprises, tenir des propos qui contrastaient avec l’Historiquement Correct. Si j’avais un jugement plus réservé à émettre sur ce bilan, c’est sans doute un certain déficit du Front sur le plan de la doctrine et de la vertu. Le Front s’étant voulu un rassemblement de courants très divers, il est par nature fragile. On sait par exemple que tous les membres du bureau politique ne partagent pas les positions pourtant de bon sens de Le Pen sur l’Iran et plus généralement sur l’attitude à adopter face aux États-Unis, ce qui est fâcheux. Par ailleurs, les promotions semblent ne pas se faire toujours sur les seuls mérites militants. Beaucoup dans nos milieux sont contaminés par l’électoralisme et le démocratisme. Or si, dans certains cas, il peut être utile de jouer la carte électorale, notamment pour diffuser des idées auprès de nos compatriotes, les élections ne sont pas une fin en soi. Elles ne sauraient être l’alpha et l’oméga de l’action politique. C’est du reste sur des questions purement électorales que s’est faite la scission de 1998 (qui sera tête de liste aux européennes de juin 1999 ?) Et il faut pareillement se garder de toute « normalisation » idéologique, de tout affadissement doctrinal sous prétexte que l’on se présente au suffrage universel et que l’on veut glaner un maximum de voix.

J.B. : La nouvelle donne géopolitique est-elle de nature à donner de nouveaux motifs d’espérer au camp national ?

P.S. : L’arrogance du camp américano-sioniste, la démesure de la politique belliciste des néo-conservateurs créent des résistances, des anticorps. A cet égard, la Russie de Poutine, l’Iran d’Ahmadinejad, le Venezuela de Chavez sont des alliés objectifs dans la lutte contre le mondialisme et il est stupide, comme le font certains nationaux, de les attaquer. Ces trois chefs d’Etat sont d’anciens officiers ; ils ont parfaitement assimilé le danger que fait courir à leur pays l’hégémonisme américain et ils se trouvent actuellement en pointe de la résistance à leur nouvel ordre mondial. Comme l’était le président Saddam Hussein assassiné dans des conditions indignes à la suite d’un simulacre de procès qui rappelle la sinistre comédie de Nuremberg.

J.B. : Pour que notre famille de pensée puisse espérer un jour renouer avec le succès, à quelles erreurs doit-elle renoncer et sur quels fondements doit-elle faire reposer son action, sa doctrine et son mode d’organisation ?

P.S. : Notre famille politique doit faire primer le souci du bien commun sur les intérêts catégoriels ou particuliers. On doit être nationaliste et non lepéniste, mégrétiste ou untel-iste. Ce qui doit nous unir, c’est d’abord et avant tout une doctrine politique, un idéal. Il est vain d’évoquer à l’encontre de la grande implosion de notre société, de cette apocalypse de notre temps, le recours à des remèdes miracles, tels qu’espoirs électoraux, illusions dynastiques, rêveries séparatistes, utopies européistes ou eurosibériennes ou encore actions terroristes et autres coups militaires. En réalité, la seule voie restant ouverte est celle de la réanimation de la conscience nationale. Dans un article de 1892, Maurice Barrès avait parlé de la querelle des nationalistes et des cosmopolites. Cette querelle est toujours d’actualité même s’il s’agit aujourd’hui d’un nationalisme de reconquête et de délivrance. Il faut lutter contre le cosmopolitisme sous toutes ses formes : politico-économique, d’où le rejet de la démocratie libérale et du commercialisme financier ; géographique d’où le refus de l’internationalisme continental et planétaire ; physique d’où le combat contre une immigration extraeuropéenne inassimilable à notre atavisme et à nos traditions ; intellectuel en luttant contre le relativisme et le subjectivisme qui corrompent l’ordre social et nient la bienfaisance des hiérarchies ; théologique d’où le refus de l’oecuménisme libéral version Vatican II et du christianisme judéisant de l’hérésiarque Lustiger et le rejet de l’intrusion dans la vie de nos cités de mœurs ethnico-culturelles étrangères à notre patrimoine moral et spirituel comme le protalmudisme et l’islamophilie.

J.B. : Par quels moyens (re)conquérir les esprits, les intelligences et les coeurs ? La presse nationale n’a-t-elle pas aussi son rôle à jouer ?

P.S. : Pour un nationaliste conscient et organisé, la seule solution aujourd’hui consiste à réanimer la conscience nationale en nous, entre nous, autour de nous, selon un plan établi d’élévation des âmes, de conquête des esprits, de coordination des volontés, dans la discrétion et l’efficacité. A travers nos modestes publications et je salue à cet égard le travail remarquable réalisé chaque semaine par l’équipe de Rivarol et chaque mois par celle d’Écrits de Paris , à travers les sites Internet nationalistes, à travers nos activités militantes, nous devons éclairer les consciences, débusquer les mensonges, clamer la vérité sans aucune compromission. Ainsi nous pourrons attirer à nous ceux de nos compatriotes qui ont conscience de la décadence actuelle, qui en souffrent et qui refusent d’y participer. Encore convient-il que nous soyons irréprochables. La régénération commence par soi-même. Trop souvent, dans nos milieux, l’on prétend défendre l’ordre alors que l’on mène des vies de patachon ! Répétons-le, l’exemple est le premier outil de l’apostolat. Et puis, alors que s’estompent progressivement sous nos yeux les ténèbres d’un monde cosmopolite dominé par la cupidité, l’ignorance et la haine, sachons distinguer les lueurs du réveil des nations, en continuant de porter et à transmettre le flambeau d’un nationalisme d’espérance, marqué par la générosité, la vérité et l’amitié.